22. August

Rencontre avec Zubin Mehta & Sol Gabetta

Comment un enfant de Bombay – certes fils d'un grand musicien – a-t-il pu si rapidement atteindre les sommets du monde classique occidental? Le parcours de Zubin Mehta donne le tournis. Elève (comme Iván Fischer) de Hans Swarowsky à Vienne et lauréat en 1958 du Concours international de Liverpool et de l'Académie d'été de Tanglewood, il n'est pas aujourd'hui de grand orchestre ou de scène prestigieuse où il n'ait dirigé. Il a dès lors l'esprit totalement libre pour développer les projets qui lui tiennent à cœur. Ainsi la Fondation Mehli Mehta (du nom de son père) qu'il dirige avec son frère Zarin et qui offre une formation musicale occidentale à plus de 200 enfants indiens.

En Israël, il est également à l'origine d'une fondation qui œuvre dans le domaine de l'encouragement des jeunes talents, en lien avec l'Orchestre philharmonique. Parmi ses nouveaux projets figure un programme de formation à destination des jeunes arabes israéliens dans les villes de Shwaram et de Nazareth. Le plus grand rêve de Zubin Mehta serait d'aller se produire avec le Philharmonique au Caire et à Amman… «Mais ce n'est pas pour demain!» D'ici là, il ne se lasse pas de la soif de musique qui caractérise le public israélien: «Les gens sont tellement sous stress que l'art leur en devient vital. Il y a des concerts tous les jours de la semaine, on joue chaque programme plusieurs fois: c'est autrement plus motivant que dans les grandes villes européennes où après un soir tout est fini.»

Zubin Mehta est venu plusieurs fois à Gstaad avec son orchestre et il ne tarit pas d'éloges pour la station et son Festival. «Gstaad est l'un des derniers foyers de culture et de nature épargné par le gigantisme et le développement à tout crin. Les montagnes alentour sont une source d'inspiration intarissable. Ce serait évidemment encore mieux avec une salle…» Au programme du concert de cet été figure la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski – la «Pastorale des Russes» selon Zubin Mehta. Qui se réjouit aussi de sa première collaboration avec Sol Gabetta: «Elle viendra sans doute ensuite en Israël…» Pour la violoncelliste, l'aubaine est grande: «Je ne suis pas de confession juive mais me suis toujours sentie proche de la façon de sentir la musique de ces gens. Je collabore depuis longtemps avec Guy Braunstein, le premier violon solo de l'Orchestre philharmonique de Berlin, et Roman Spitzer, le premier alto de l'Orchestre philharmonique d'Israël, qui est un ami de longue date de ma partenaire Patricia Kopatchinskaja: je l'ai invité trois fois déjà à mon festival Solsberg. Et puis il y a eu cette rencontre munichoise: je jouais à la Philharmonie l'après-midi, un homme est venu me trouver dans ma loge, ‹Je suis le fils de Zubin Mehta, c'était magnifique, je vous présente mon père…›! Le genre de hasard qui pimente la vie et permet d'avancer. On joue rarement pour de tels musiciens: leur carrière est faite, c'est eux qui nous font l'honneur de nous tendre la main.»

Au-delà de la rencontre musicale, Sol Gabetta attache une importance primordiale à la dimension humaine de telles collaborations. «En parlant avec Zubin Mehta, je suis en contact avec un pan de l'histoire musicale qui m'échappe de par mon âge. Il faut prendre le temps d'échanger: nos aînés ont des choses essentielles à nous dire. C'est l'une des grandes maladies de notre époque: tout va trop vite, on n'a plus le temps d'assimiler. Un professeur ne peut tout nous dire: il faut conduire son propre chemin, garder l'oreille et l'esprit ouverts à ce qui nous entoure et nous précède. C'est un long apprentissage. Je me souviens que mon père m'a un jour demandé si j'avais trouvé ma vraie personnalité et que cela m'avait beaucoup agacée… Aujourd'hui, je comprends ce qu'il voulait dire. Mais pour trouver sa voie, il faut savoir ce que l'on cherche et c'est plutôt rare lorsque l'on est étudiant: on pense avant tout à plaire à son professeur, on travaille dans un but précis et limité – un examen, un concours. J'ai conscience aujourd'hui que la musique n'est pas faite pour plaire mais pour susciter des émotions: elle ne doit pas être jolie mais bouleversante ou en colère. Elle ne peut se limiter à parler le langage des sons: elle doit parler aussi celui de la vie.